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Sextus Pomponius : Livre unique de l’Enchiridion

( IIe siècle apr. J.-C. )

A propos de Sextus Pomponius

Sextus Pomponius est un juriste romain du milieu du deuxième siècle de notre ère, ayant vécu sous les règnes de Hadrien (117-138), Antonin le Pieux (138-161) et Marc Aurèle (161-180). Il ne semble pas avoir occupé de charge officielle ni même avoir produit de responsa ; apparemment, donc, il se consacrait uniquement à l’enseignement. Il est un des principaux auteurs cités dans le Digeste et les Institutes de l’empereur Justinien : environ cinq cents citations. Un passage du Digeste (45, 3, 39) nous le présente comme associé à Gaïus, dont il fut le contemporain.

Son œuvre, considérable, démontre à elle seule sa connaissance approfondie des droits préclassique et classique. On lui doit notamment un Commentaire de l’Édit, un Commentaire sur Quintus Mucius et enfin un troisième sur Sabinus. Mais ce qui le rend encore célèbre de nos jours est son Enchiridium, manuel d’introduction au droit dont le début est consacré à un exposé des sources juridiques romaines, des magistratures et de la jurisprudence depuis les débuts de Rome jusqu’à l’époque de Publius Salvius Iulianus. Il s’agit de la seule histoire du droit écrite par un juriste romain qui nous soit parvenue.

Traduction française

Nous croyons donc nécessaire de rappeler l’origine du droit et de suivre ses progrès. 1. Au commencement le peuple Romain se gouvernait sans loi et sans droit certains, et les rois conduisaient tout à leur volonté. 2. Ensuite le peuple s’étant augmenté, Romulus le divisa en trente parties qu’il appela curies, parce qu’alors il gouvernait par le conseil de ces parties. Il porta ainsi plusieurs lois, que le peuple assemblé en curies confirma. Les rois suivants en portèrent aussi, et elles ont été recueillies par Sextus Papirius, un des citoyens distingués du temps de Tarquin le Superbe, petit-fils de Démarate le Corinthien. Ce recueil s’est appelé le droit civil de Papirius ; non que Papirius y ait rien ajouté, mais parce qu’il avait rangé dans un certain ordre les lois, qui, avant lui, étaient confusément dispersées. 3. Après l’expulsion des rois par la loi Tribunitia, toutes ces lois royales cessèrent d’être en usage, et le peuple commença à se conduire plutôt par un droit incertain et par l’usage, que par aucune loi fixe ; et cet état dura près de vingt ans. 4. Ensuite, pour ne plus être dans cette incertitude, il fut résolu par l’autorité publique d’envoyer dix hommes en Grèce pour y demander des lois. Lorsqu’elles furent faites, on les exposa dans la place publique, gravées sur des tables d’ivoire, en sorte qu’on pouvait aisément les consulter ; et pendant cette année, les dix auteurs des lois eurent la souveraine autorité dans Rome, avec la puissance de corriger ces lois, s’il en était besoin, et de les interpréter, sans qu’on pût appeler d’eux comme des autres magistrats. Ils remarquèrent qu’il manquait quelque chose dans les lois qu’ils avaient proposées ; c’est pourquoi, l’année suivante, ils ajoutèrent deux tables aux premières, et ainsi par l’événement, l’ouvrage s’est appelé la loi des douze tables. On dit qu’un certain Hermodore d’Ephèse, exilé pour lors en Italie, fut employé à ce travail par les décemvirs. 5. Ces lois ayant été portées, on sentit, comme il arrive d’ordinaire, qu’elles avaient besoin d’interprétation et d’être agitées dans le barreau par les prudents. Cette interprétation des prudents a formé un droit non écrit qui n’a point de nom particulier, comme les autres parties du droit ; mais on l’appelle en général droit civil. 6. En conséquence de la loi des douze tables, on a introduit, à peu près dans le même temps, des actions par le moyen desquelles chacun défendait son droit. Ces actions ont été fixées solennellement, pour qu’elles ne pussent point varier au gré du peuple, et cette partie du droit s’est appelée actions de la loi, ou actions légitimes. En sorte que, dans le même temps, on vit naître trois parties du droit, la loi des douze tables qui donna lieu au droit civil et aux actions de la loi. Cependant le droit d’interpréter ces lois et de fixer les actions, appartenait au collège des pontifes, qui nommaient ceux qui devaient rendre la justice aux particuliers chaque année, et le peuple a gardé cet usage pendant près de cent ans. 7. Mais Appius Claudius ayant rédigé ces actions en formules, Gnaeus Flavius, son secrétaire, fils d’un affranchi , détourna son recueil et le rendit public : ce présent fut si agréable au peuple, que Flavius devint tribun, sénateur et édile. A l’exemple du recueil des lois royales qu’on avait appelé droit civil Papirien, on appela celui-ci droit civil Flavien ; car Flavius n’y avait non plus rien ajouté du sien. Le peuple s’étant augmenté, comme il manquait encore quelques formules d’actions, Sextus Aelius en composa quelque temps après de nouvelles et les publia : on les appelle droit Aelien. 8. Rome étant gouvernée par la loi des douze tables, le droit civil et les actions de la loi, il arriva une discorde entre le peuple et les sénateurs : le peuple se retira et se fit des lois sous le nom de plébiscites. Lorsqu’il fut rappelé, ces plébiscites donnant lieu à de nouvelles dissensions, il fut décidé par la loi Hortensia, qu’ils auraient force de loi : il arriva delà que les plébiscites et les lois différaient quant à la manière d’être établis, quoiqu’ils eussent néanmoins la même autorité. 9. La partie inférieure du peuple ne put plus s’assembler aisément, encore moins le peuple entier ; en sorte que la nécessité transmit le soin du gouvernement au sénat, qui commença à s’en occuper, et à faire des lois qui furent observées, sous le nom de sénatus-consultes. 10. Dans le même temps il y avait des magistrats qui rendaient la justice. Ils proposaient des édits pour instruire les citoyens de la manière dont ils jugeraient les affaires, et pour leur servir de règles dans les procédures. Ces édits des préteurs forment le droit honoraire, ainsi appelé, à cause de l’honneur dû aux préteurs. 11. Dans les derniers temps, comme la nécessité avait déterminé à charger un petit nombre de personnes du gouvernement, il parut nécessaire de s’en rapporter à un seul ; car le sénat ne pouvait pas remplir aisément toutes les parties de l’administration. On établit donc un prince, et on se soumit à exécuter toutes ses volontés comme des lois. 12. Ainsi la jurisprudence romaine est composée du droit, ou de la loi ( des douze tables ) ; du droit civil non écrit, qui vient de l’interprétation des prudents, des actions de la loi, qui contiennent la manière de procéder en justice, des plébiscites établis sans l’autorité du sénat ; des édits des magistrats, d’où descend le droit prétorien ; des sénatus-consultes portés par le sénat, sans être confirmés par le peuple, et des constitutions des princes qui sont observées comme lois.

13. Après avoir fait connaître l’origine du droit et ses progrès, il nous reste à parler des magistrats et de leur origine ; parce que c’est par ceux qui rendent la justice que le droit atteint son objet, et qu’il serait inutile d’établir un droit, si on ne créait des magistrats pour le faire exécuter. Ensuite nous parlerons de la succession des auteurs ; car le droit ne peut être certain sans les jurisconsultes dont les écrits servent à l’éclaircir. 14. Quant à ce qui concerne les magistrats, il est certain que, dans les commencements, les rois ont eu dans Rome une entière puissance. 15. Il y avait aussi dans le même temps un tribun appelé tribunus celerum : il était à la tête de la cavalerie, et tenait le premier rang après les rois ; tel était Junius Brutus, qui donna le conseil de chasser les rois. 16. Après l’expulsion des rois, on créa deux consuls, et on porta une loi qui leur donna l’autorité souveraine. On les appela consuls, parce qu’ils veillaient au bien public ; cependant, pour qu’ils n’usurpassent pas en tout l’autorité royale, on établit, par une loi, qu’il y aurait appel de leurs jugements, et qu’ils ne pourraient point condamner un citoyen Romain à une peine capitale, sans l’ordre du peuple : on leur laissa seulement le droit de corriger les citoyens, et même de les faire emprisonner. 17. Le dénombrement des citoyens demandant déjà beaucoup de temps, et les consuls ne pouvant y suffire, on créa des censeurs. 18. Dans la suite, le peuple s’étant encore augmenté, les guerres fréquentes que Rome avait à soutenir contre ses voisins, firent nommer, dans les cas urgents, un magistrat revêtu d’une plus grande autorité : c’était le dictateur, qui jugeait sans appel, et qui pouvait condamner à une peine capitale. Mais comme ce magistrat avait l’autorité souveraine, il n’était pas permis de le conserver plus de six mois. 19. On joignit à ces dictateurs des maîtres de la cavalerie, qui remplissaient la même place que les tribuns dont nous avons parlé sous les rois ; ils avaient à peu prés les mêmes fonctions qu’ont aujourd’hui les préfets du prétoire, et étaient regardés comme des magistrats légitimes. 20. Dans le même temps, environ dix-sept ans après l’expulsion des rois, le peuple s’étant séparé des patriciens, il se créa sur le mont Sacré des tribuns, qui étaient des magistrats tirés du peuple, ainsi appelés, parce qu’autrefois le peuple était divisé en trois parties, et qu’on prenait un tribun dans chacune, ou encore parce qu’ils étaient créés par le suffrage des tribus. 21. On créa aussi des édiles : c’était deux personnes tirées du peuple, pour veiller aux édifices dans lesquels le peuple renfermait ses ordonnances. 22. On établit des questeurs lorsque le trésor public devint considérable ; ils avaient soin de veiller à la conservation des sommes qui y étaient renfermées. On les appela questeurs, parce que leurs fonctions consistaient à rechercher et conserver l’argent. 23. Il y avait d’autres questeurs qui jugeaient dans les affaires capitales ; parce que, comme nous avons dit, les consuls ne pouvaient point juger dans ces matières sans l’ordre du peuple. On les nomma questeurs des parricides : la loi des douze tables en fait mention. 24. Lorsqu’on se détermina à faire un corps de lois, le peuple ordonna que tous les magistrats abdiqueraient, et on créa des décemvirs pour une année ; mais, après ce temps, ils cherchèrent à prolonger leur juridiction : ils maltraitaient le peuple, et ne voulaient point céder la place aux autres magistrats, afin de s’emparer pour toujours, eux et leur faction, de la république. Ils avaient porté à un tel point leur pouvoir tyrannique, que l’armée se sépara du reste du peuple. On dit que le commencement de la sédition vint à l’occasion d’un certain Virginius. Appius Claudius, l’un des décemvirs, épris d’amour pour sa fille, mit tout en usage pour satisfaire sa passion ; il supposa un homme qui revendiqua cette fille devant lui, comme son esclave, et il lui adjugea la provision contre le droit ancien qu’il avait lui-même établi dans la loi des douze tables, qui ordonnait que la provision fût toujours adjugée en faveur de 1a liberté. Virginius indigné de voir qu’on s’écartât du droit ancien à l’égard de sa fille ( droit qui avait été observé par Brutus, qui fut le premier consul, et qui avait adjugé la provision en faveur de la liberté, dans la cause de Vindex, esclave de Vitellius, pour avoir découvert une conjuration contre les intérêts du peuple romain ), et frémissant du danger où était l’honneur de sa fille, qu’il préférait à sa vie même, saisit un couteau dans la boutique d’un boucher, et en tua sa fille, pour la soustraire par la mort à l’infamie ; puis, tout couvert de son sang qui coulait encore, il courut vers les soldats, qui tous quittèrent leurs chefs, et se retirèrent du mont Algide, où l’armée était pour lors à cause de la guerre, et portèrent les drapeaux sur le mont Aventin. Tout le peuple qui était resté dans la ville se rendit bientôt au même endroit ; mais quelques auteurs de la sédition ayant été punis de mort dans la prison, la république recouvra son premier état. 25. Quelques années après la loi des douze tables, il s’éleva de nouvelles dissensions entre le peuple et le sénat, sur le refus que faisaient les patriciens de créer des consuls tirés du corps du peuple ; elles furent apaisées par la création des tribuns des soldats, qui étaient choisis parmi les patriciens et les plébéiens, et qui furent revêtus de l’autorité consulaire. Leur nombre ne fut point fixé : ils étaient quelquefois vingt, quelquefois plus, quelquefois moins. 26. On résolut enfin de choisir des consuls parmi les plébéiens, et on les tira indifféremment des deux corps ; mais, pour que les patriciens eussent toujours plus d’autorité, on en prenait deux parmi eux ; ce qui a donné naissance aux édiles curules. 27. Les consuls étant souvent éloignés de la ville par les guerres, il ne restait personne à Rome qui pût rendre la justice. On créa un préteur qui fut appelé préteur de ville, parce qu’il exerçait sa juridiction dans la ville. 28. L’affluence des étrangers dans la ville rendit au bout d’un certain temps, ce préteur insuffisant. On en nomma un autre, appelé préteur des étrangers, parce qu’il rendait ordinairement la justice aux étrangers. 29. On trouva aussi nécessaire de créer un magistrat pour présider aux ventes faites par justice, et on établit des décemvirs pour les jugements. 30. Dans le même temps, on créa quatre magistrats pour avoir l’intendance des chemins publics ; trois autres pour veiller sur la monnaie de cuivre, d’argent et d’or, et trois autres qui avaient l’inspection des prisons, et qui intervenaient dans les cas où il s’agissait d’infliger des peines. 31. Les magistrats ne pouvaient point paraître en public après le coucher du soleil. On créa cinq personnes en deçà et au delà du Tibre, qui remplissaient pendant ce temps les fonctions de la magistrature. 32. Lorsque les Romains eurent réunis sous leur domination la Sardaigne, la Sicile, l’Espagne, et la province de Narbonne, on nomma autant de préteurs qu’on avait conquis de provinces ; les uns pour les villes, les autres pour les provinces. Sylla établit des jugements publics dans les cas du faux, du parricide et des assassinats, et il créa quatre nouveaux préteurs. César ajouta deux préteurs, et deux édiles qui s’appelèrent Céreaux du nom de la déesse Cérès, parce qu’ils avaient soin que la ville fût fournie de blé. Ainsi il y eut douze préteurs et six édiles. Auguste étendit le nombre des préteurs jusqu’à seize. L’empereur Claude en ajouta deux qui devaient juger dans les questions de fidéicommis ; mais l’empereur Titus en retrancha un, et l’empereur Nerva en établit un autre pour juger entre le fisc et les particuliers. Ainsi il y a à Rome dix-huit préteurs qui rendent la justice. 33. Ceci a lieu quand tous les magistrats sont à Rome ; mais, lorsqu’ils sont obligés de sortir de la ville, on en laisse un pour rendre la justice, et on l’appelle préfet de la ville. Autrefois ce magistrat était nommé chaque fois par une loi nouvelle ; ensuite il fut établi pour les fêtes latines, et nous l’observons ainsi tous les ans : car le préfet des vivres et le préfet des gardes de nuit ne sont point des magistrats ; mais ils sont créés extraordinairement, lorsque l’utilité publique le demande. Cependant les préfets que nous avons dit avoir été établis en deçà du Tibre, étaient par la suite créés édiles par un sénatus-consulte. 34. Tous ces magistrats forment dix tribuns du peuple, deux consuls, dix-huit préteurs et six édiles qui rendent la justice dans Rome.

35. Plusieurs grands hommes se sont attachés à l’étude de la jurisprudence. Nous ne parlerons ici que de ceux qui ont mérité le plus de considération, afin de faire connaître les auteurs de notre jurisprudence, et ceux qui nous l’ont transmise. On ne voit personne qui ait fait profession publique de cette science avant Tibérius Coruncanius. Jusqu’à lui les jurisconsultes étudiaient le droit en secret, et s’attachaient plutôt à donner des consultations que des leçons. 36. On doit mettre au premier rang Publius Papirius ( Sextus ), qui recueillit les lois royales ; ensuite Appius Claudius, un des décemvirs, qui contribua beaucoup par ses conseils à la rédaction de la loi des douze tables. Un autre Appius Claudius de la même famille, s’est beaucoup distingué dans la science des lois : il était surnommé Cent mains. C’est lui qui fit la voie Appienne et l’aqueduc Claudien, et qui fut d’avis de ne point recevoir Pyrrhus dans Rome. On dit aussi qu’il avait écrit des livres sur les actions ; un entre autres sur les prescriptions, que nous n’avons pas. On croit également qu’il a inventé la lettre R ; en sorte qu’au lieu de Valésius on prononça Valérius, et Furius au lieu de Fusius. 37. Après eux Sempronius fut très habile dans le droit ; il reçut du peuple romain le surnom de sage, et personne avant ni après lui n’a eu la même distinction. Gaïus Scipion Nasica reçut du sénat le surnom de très bon. Le public lui donna une maison dans la voie Sacrée, pour qu’on pût le consulter plus aisément. Après vint Quintus Mucius : ce fut lui qui, étant envoyé en ambassade à Carthage, comme on lui présentait deux dés, dont l’un signifiait la paix et l’autre la guerre, et qu’on lui dit de porter à Rome celui qu’il voudrait, les prit tous deux, et dit aux Carthaginois que c’était à eux de demander celui qu’ils voudraient. 38. Ensuite parut Tibérius Coruncanius, qui, comme je l’ai déjà dit, fut le premier qui professa la jurisprudence : il a écrit plusieurs réponses remarquables ; mais ses ouvrages ne sont pas parvenus jusqu’à nous. Sextus Aelius et son frère Publius Aelius, et Publius Atilius, se sont tellement rendus recommandables par leur science dans les lois, que les deux Aelius furent consuls, et Publius Atilius fut le premier appelé sage. Le poète Ennius parle avec éloge de Sextus Aelius. Nous avons de ce jurisconsulte un ouvrage intitulé les trois parties : on peut le regarder comme le berceau de la jurisprudence. On l’a intitulé les trois parties, parce qu’il contient la loi des douze tables, à laquelle il a ajouté l’interprétation des prudents, et les actions de la loi. Quelques-uns lui attribuent aussi trois autres livres ; mais d’autres ne conviennent pas qu’ils soient de lui. Caton a imité ces grands hommes en quelque chose. Mais Marcus Caton, chef de la famille Porcia, s’est fort distingué. Nous avons de ses ouvrages : il a donné à la jurisprudence plusieurs enfants qui lui en ont ensuite procuré d’autres. 39. Publius Mucius, Brutus et Manilius, sont regardés comme les fondateurs du droit civil. Publius Mucius a laissé dix livres, Brutus sept, Manilius trois. Nous avons encore les monuments de Manilius. Les deux derniers furent consuls, Brutus préteur, et Publius Mucius fut grand pontife. 40. Ces jurisconsultes en formèrent d’autres, entre lesquels Publius Rutilius Rufus, qui fut consul de Rome, et proconsul d’Asie ; Paulus Virginius, et Quintus Tubéro, l’un disciple de Pansa, fut consul ; Sextus Pompéius, oncle du grand Pompée, et Caelius Antipater l’historien ; mais ce dernier s’appliqua plus à l’éloquence qu’à la science du droit ; Lucius Crassus, frère de Publius Mucius, surnommé Mucianus : Cicéron le regarde comme le plus habile des jurisconsultes. 41. Quintus Mucius, fils de Publius, grand pontife, a le premier fixé le droit civil, en le rédigeant tout entier en dix huit livres. 42. Il eut plusieurs disciples : les principaux sont Aquilius Gallus, Balbus Lucilius, Sextus Papirius, Gaïus Juventius. Servius assure que Gallus eut parmi eux le plus de considération. Servius Sulpitius les nomme cependant tous : mais comme leurs écrits ne conviennent point à tout le monde, et que d’ailleurs nous ne les avons pas en entier, ce n’est que par les ouvrages de Servius, qui sont complets, que nous connaissons ceux de ces jurisconsultes. 43. Servius lui-même mérite une place parmi les jurisconsultes célèbres : il avait le premier rang parmi les orateurs, ou tout au moins le second, en lui préférant Cicéron. On dit qu’étant allé consulter Quintus Mucius sur une affaire qui regardait un de ses amis, Servius ne put comprendre ce que Mucius avait décidé ; qu’il l’interrogea une seconde fois, et ne comprit pas encore la réponse du jurisconsulte : ce qui lui attira de sa part ce reproche : « qu’il était honteux à un patricien élevé noblement, et qui faisait profession de l’éloquence, de ne pas savoir le droit ». Frappé de cette espèce d’affront, Servius s’appliqua au droit civil, et prit les leçons des jurisconsultes dont nous venons de parler. Il fut formé par Balbus Lucilius, et surtout par Gallus Aquilius qui demeurait à Cercines. C’est pourquoi nous avons de lui plusieurs livres écrits à Cercines. Il mourut en ambassade, et le peuple romain lui éleva une statue dans la place publique : on la voit encore aujourd’hui dans la place d’Auguste. Il a laissé près de cent quatre-vingts volumes, et il nous en reste plusieurs. 44. Servius forma aussi plusieurs disciples, qui out presque tous écrit sur la jurisprudence : Alfénus Varus, Gaïus, Aulus Ofilius, Titus Caesius, Aufidius Tucca, Aufidius Namusa, Flavius Priscus, Gaïus Atéius, Pacuvius, Labéon Antistius, père d’Antistius Labéon, Cinna, Publicius Gellius. Dix d’entre eux ont écrit chacun huit livres : Aufidius Namusa a recueilli tous ceux qui existaient en cent quarante livres. Entre ces jurisconsultes, Alfénus Varus et Aulus Ofilius ont eu le plus de réputation. Le premier fut consul, le second demeura dans l’ordre des chevaliers ; il eut une liaison fort étroite avec César, et il a laissé plusieurs livres sur toutes les parties du droit civil : car il a écrit le premier sur les lois Vicensimae et sur la juridiction. C’est aussi lui qui, le premier, a mis l’édit du préteur dans un ordre exact : car, avant lui, Servius n’avait laissé que deux livres fort courts sur l’édit. 45. Trébatius vivait dans le même temps : il était disciple de Cornélius Maximus. Il avait pour contemporains Aulus Cascélius et Quintus Mucius, disciple de Volusius. Ce dernier, pour honorer son maître, institua dans son testament Publius Mucius son petit-fils. Il fut questeur et ne voulut point avancer plus loin ; il refusa même le consulat qu’Auguste lui offrait. On dit que Trébatius était plus profond, et Cascélius plus éloquent ; Ofilius l’emportait sur tous les deux. Il n’y a qu’un livre de Cascélius, intitulé les bien dits. Il y en a davantage de Trébatius, mais on en fait peu usage. 46. Tubéro se distingua aussi dans la même carrière : il étudia sous Ofilius. Il était patricien, et passa du barreau, où il plaidait, à l’étude du droit civil. Il prit ce parti, après la perte d’un procès d’accusation qu’il avait intenté devant César contre Quintus Ligarius. C’est ce même Ligarius qui, gardant les côtes d’Afrique, ne permit point à Tubéro, qui était malade, d’aborder, pour y faire aiguade : c’est pourquoi il l’accusa et Cicéron le défendit. Nous avons le beau discours que cet orateur a prononcé dans cette occasion : il est intitulé pour Quintus Ligarius. Tubéro a eu la réputation d’être très versé dans le droit public et dans le droit privé : il a laissé plusieurs ouvrages sur ces deux matières ; mais l’affectation qu’il a eu d’écrire dans un langage déjà vieilli, rend la lecture de ses ouvrages peu agréable. 47. Atéius Capito, disciple d’Ofilius, et Antistius Labéon, qui avait étudié sous les jurisconsultes dont nous venons de parler, et principalement sous Trébatius, se firent un grand nom. Atéius fut consul, Labéon refusa le consulat qui lui était offert par Auguste ; mais il s’appliqua beaucoup à l’étude. Il avait divisé son année de manière qu’il était six mois à Rome avec ses disciples, et six mois à la campagne, où il composait ses ouvrages. Il a laissé quatre cents volumes, et nous en avons plusieurs entre les mains. Ces deux jurisconsultes formèrent deux sectes : Atéius Capito était attaché aux anciennes traditions ; Labéon avait plus de confiance dans son génie et dans les connaissances qu’il avait acquises : car il avait étudié tous les ouvrages de philosophie, et il chercha à innover plusieurs choses. (48) A Atéius Capito succéda Massurius Sabinus ; à Labéon, Nerva. Ces deux successeurs augmentèrent encore la division. Nerva fut étroitement lié avec César ; Sabinus entra dans l’ordre des chevaliers, et a le premier écrit avec l’autorité publique. Cette faveur, qui était déjà accordée à Sabinus, le fut ensuite par Tibère à d’autres jurisconsultes. (49) Et, pour le dire en passant, avant Auguste on ne demandait point au prince la permission de consulter publiquement ; mais ceux qui se sentaient capables pouvaient répondre à ceux qui les consultaient. Ils n’étaient point obligés de mettre leur sceau sur leurs réponses ; mais souvent ils écrivaient eux-mêmes aux juges, ou ceux qui les avaient consultés rapportaient leur avis. Auguste le premier, pour donner plus de poids à ces réponses, ordonna qu’on ne pourrait donner de consultations, qu’autant qu’on y serait autorisé par lui ; et, dès ce temps-là, on demanda cette permission comme une grace. Mais des personnes qui avaient passé par la préture, ayant demandé à Adrien la permission de consulter, cet excellent prince répondit, que cette permission ne se demandait pas, mais qu’elle était accordée de droit ; et qu’ainsi il verrait toujours avec joie ceux qui se croiraient en état, répondre quand ils seraient consultés. (50) Ainsi Tibère avait accordé à Sabinus le droit de répondre publiquement : il était entré tard dans l’ordre des chevaliers, étant âgé de près de cinquante ans. Il n’était pas riche ; mais ses disciples le soulagèrent beaucoup. (51) Gaïus Cassius Longinus lui succéda. Il était petit-fils de Tubéro, par sa fille, qui était elle-même petite-fille de Servius Sulpitius : c’est pour cela qu’il appelle Sulpitius son bisaïeul. Il fut consul sous Tibère avec Quartinus ; mais il s’était acquis une telle autorité dans Rome, que l’empereur l’en fit sortir, (52) et l’exila en Sardaigne : d’où ayant été rappelé par Vespasien, il revint à Rome, où il mourut. A Nerva succéda Proculus, qui eut pour contemporains Nerva le fils, et un second Longinus, qui était de l’ordre des chevaliers, et qui parvint à la préture. Mais Proculus eut une plus grande réputation et plus d’autorité. Les jurisconsultes furent appelés les uns Cassiens et les autres Proculéiens. Cette division avait commencé, comme nous avons dit, à Capito et à Labéon. (53) Caelius Sabin succéda à Cassius : il eut beaucoup d’autorité sous Vespasien. A Proculus succéda Pégasus, qui sous le même empereur, fut préfet de la ville : à Caelius Sabin, Priscus Javolénus ; à Pégasus, Celsus ; à Celsus, son fils et Priscus Nératius, qui furent tous deux consuls : Celsus le fut deux fois. A Javolénus Priscus succédèrent Aburnus Valens, Tuscianus et Salvius Julien.

Digeste 1, 2, 2 (Hulot, Metz-Paris, 1803)