Rationalité économique

La rationalité économique peut être examinée et critiquée de plusieurs manières. Mais parfois, une petite page de littérature en dit aussi long qu’un développement ardu. Lisez seulement ce réjouissant texte de G. Duhamel qui, sans le dire, faite une critique cinglante – et joyeuse – d’une certaine rationalité économique.

Les confitures

Le jour où nous reçûmes la visite de l’économiste, nous faisions justement nos confitures de cassis, de groseille et de framboise.

L’économiste, aussitôt, commença de m’expliquer avec toutes sortes de mots, de chiffres et de formules, que nous avions le plus grand tort de faire nos confitures nous-mêmes, que c’était une coutume du Moyen-âge, que, vu que le prix du sucre, du feu, des pots et surtout de notre temps, nous avions tout avantage à manger les bonnes conserves qui nous viennent des usines, que la question semblait tranchée et que, bientôt, personne au monde ne commettrait plus jamais pareille faute économique.

  • Attendez, Monsieur, le marchand me vendra-t-il ce que je tiens pour le meilleur et le principal ?
  • Quoi donc ?
  • Mais l’odeur, Monsieur, l’odeur, respirez : la maison toute entière est embaumée. Que le monde serait triste sans l’odeur des confitures !

L’économiste à ces mots ouvrit des yeux d’herbivore. Je commençai de m’enflammer :

  • Ici, Monsieur, nous faisons nos confitures uniquement pour leur parfum, le reste n’a pas d’importance ; quand nos confitures sont faites, eh bien Monsieur, nous les jetons.

J’ai dit cela dans un grand mouvement lyrique et pour éblouir le savant. Ce n’est pas tout à fait vrai. Nous mangeons nos confitures… en souvenir de leur parfum !!!

Georges DUHAMEL (1884-1966)

À propos de Vincent Plauchu

Maître de conférences à la Faculté d'Économie de Grenoble
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