De l’utilité des sciences sociales

De l’utilité des sciences sociales

La disproportion incroyable entre les budget accordés aux dites « sciences exactes » et aux sciences sociale repose sur un soupçon quand à leur utilité. Voici une courte mais convaincante démonstration quant à l’utilité des sciences sociales.

A.W. L. : Comment voyez-vous le rôle des sciences sociales dans la mondialisation actuelle ?

  1. G. : J’ai été pendant plusieurs années expert auprès de la Commission européenne au sein d’un groupe de conseillers pour les sciences sociales. Pour moi, il était important de promouvoir au niveau européen le développement des sciences sociales et de dresser un état des lieux, c’est-à-dire un état des forces et faiblesses de l’Europe dans les différentes disciplines des sciences sociales : l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, l’économie, la psychologie, etc. Cela me semblait nécessaire parce que ce n’est pas avec les nanotechnologies ou la biologie moléculaire qu’on va comprendre les différences qui opposent, dans l’Islam, le chiisme au sunnisme, ou l’Irak à l’Arabie Saoudite. Pour le démontrer, j’ai eu l’idée, à l’époque, de rédiger une note pour la Direction générale de la recherche auprès de la Commission européenne, sur le fait que quinze des dix-neuf terroristes des Twin Towers étaient d’Arabie Saoudite, le pays le plus étroitement allié aux États-Unis dans le monde islamique. Or, en préparant cette note, j’ai découvert à mon vif étonnement qu’au début du XVIII° siècle l’Arabie Saoudite n’existait pas. L’affaire avait débuté en 1742 par la rencontre de deux hommes : Mohammed Abd al-Wahhab et Mohammed ibn Saoud. C’est à partir de là que commence à naître une nouvelle société, et cela, une fois encore, par le jeu de rapports politico-religieux. Al-Wahhab était un réformateur religieux expulsé de sa confédération tribale parce qu’il prêchait une réforme rigoriste de l’islam pour en revenir aux vraies paroles du Prophète. Il condamnait les autres musulmans comme de mauvais musulmans, et prêchait contre eux le djihad. Après son expulsion, il fut accueilli par le cheikh d’une petite bourgade, Dariya, au cœur de l’Arabie. Celui-ci, Mohammed ibn Saoud, un ambitieux, voulait soumettre les tribus voisines et les dominer. Tout le problème est que, en milieu tribal musulman, l’on ne peut pas se lancer dans une conquête sans invoquer la religion… Il lui fallait donc une légitimité religieuse, que lui apportait Abd al-Wahhab. Quand à ce dernier, il avait besoin d’une force politique et militaire, que lui procurait Ibn Saoud. C’est de cette rencontre – qui scella l’union de deux forces sociales, le religieux et le politico-militaire – qu’est né le premier État d’Arabie Saoudite qui devait, au début du XIX° siècle, conquérir La Mecque et Médine, le cœur du monde musulman.
  1. W. L. : Quelle est la situation du wahhabisme dans le contexte mondial actuel ?
  1. G. : L’histoire s’est poursuivie jusqu’à Oussama ben Laden et au-delà. Le wahhabisme, aujourd’hui la variante la plus antichrétienne, anti juive et anti-occidentale du sunnisme, était, au départ, la religion d’Etat de la dynastie Saoud. Elle le reste. Mais, après la Seconde Guerre mondiale, après l’échec du monde arabe devant la formation d’Israël, une partie des fidèles du wahhabisme s’est radicalisée, et le djihad n’est plus dirigé, comme au XVIII° siècle, contre les mauvais musulmans, mais désormais, contre les juifs, les chrétiens et l’Occident en général. Ce qui n’a pas empêché les Américains, lors de l’invasion de l’Afghanistan par les Russes (1979), d’armer des milliers de ressortissants d’Arabie Saoudite, parmi lesquels Oussama ben Laden, pour lutter contre les communistes. Armés par les Américains mais financés par l’Arabie Saoudite, après la défaite des Russes (1989), un grand nombre de combattants venus d’Algérie, de Tchétchénie, d’Indonésie et d’ailleurs sont restés sur place et ont créé Al-Qaïda, c’est à-dire « la base ». Quelques années plus tard, ce fut l’attentat du 11 septembre 2001.

Mais, depuis, 1938, l’Arabie Saoudite n’était plus seulement le pays qui contrôlait le centre mondial de l’islam. C’était devenu le premier producteur mondial de pétrole. On avait là le cumul de deux forces historiques : l’une qui relève de l’imaginaire (la religions islamique), l’autre de la géostratégie matérielle (le pétrole). Ma note pour la Direction de la recherche européenne concluait en montrant qu’il fallait mobiliser au moins onze sciences sociales différentes pour bien comprendre les attentats perpétrés contre les Twin Towers. Il fallait connaître le théologie islamique, l’histoire du Proche et du Moyen-Orient et de la colonisation européenne, la géopolitique, la philosophie de l’islam, etc. En revanche, la biologie moléculaire ou les nanotechnologies ne semblaient d’aucune utilité pour comprendre les contradictions et conflits dans lesquels nous allons continuer à vivre au XXI° siècle….

Aliocha Wald LASOWSKI, « Pensées pour le nouveau siècle », Fayard, 2008, 567 p.

Extrait des pages 154-156

À propos de Vincent Plauchu

Maître de conférences à la Faculté d'Économie de Grenoble
Ce contenu a été publié dans Culture générale, avec comme mot(s)-clé(s) . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à De l’utilité des sciences sociales

  1. Bonjour,

    Je vous remercie de m’avoir envoyé votre livre « Invitation à la lecture – tome 2 ».

    Merci aussi pour la citation d’un de mes textes sur les enjeux des technologies.

    Cordialement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *