Qui était Pierre Mendès France ?

Qui était Pierre Mendès France ?

Documents rassemblés par Vincent PLAUCHU, Maître de Conférences à l’UMF

En 1991, ce qui était à l’époque l’Université des Sciences Sociales de Grenoble a décidé de prendre le nom d’Université Pierre Mendès France, et le 17 juin 1991 eut lieu une cérémonie au cours de laquelle ont été prononcés plusieurs discours dont ceux de Pierre Bérégovoy et Jean Louis Quermonne qui figurent ci-après.

En 2012, force est de constater que beaucoup de nos étudiants ignorent qui était Pierre Mendès France. Ce texte, de nature purement pédagogique, vise à leur expliquer pourquoi notre université a choisi de se mettre sous son égide.

Pierre Mendès France (1907 – 1982) : éléments biographiques

Avocat (plus jeune avocat : à 19 ans) ; député radical de l’Eure de 1932 à 1940 (plus jeune député : à 25 ans) ; sous-secrétaire d’Etat au Trésor en 1938 dans le gouvernement Blum (plus jeune ministre : à 31 ans).

Emprisonné par le régime de Vichy, il s’évade et rejoint les Forces Françaises Libres.

Ministre de l’Economie nationale (1944-1945), de nouveau député de l’Eure de 1945 à 1958, son opposition à la guerre d’Indochine, ses critiques envers le régime en font une autorité morale qui transcende les clivages de partis. En 1952, il défend à Tunis les militants indépendantistes.

Nommé Président du Conseil et Ministre des Affaires étrangères en 1954 après le désastre de Diên Biên Phû, il signe en cent jours la fin de la guerre d’Indochine (accord de Genève ; 21 juin 1954).

Il se rend à Carthage dans la foulée et déclare le 31 juillet 1954 que « l’autonomie interne de l’Etat tunisien est reconnue et proclamée sans arrière-pensée par le gouvernement français ». Son discours est accueilli avec émotion en Tunisie et en France, à l’exception de la droite et des colonialistes. Il libère les leaders du Néo-Destour, promulgue l’amnistie et lève les interdictions touchant ce parti et sa presse.

Il amorce la réconciliation avec l’Allemagne en rencontrant Adenauer.

Fin 1954, la guerre d’Algérie empoisonne le climat politique. Ses choix courageux rencontrent une hostilité croissante à l’Assemblée Nationale. Le 5 février 1955, au terme d’un débat sur l’Afrique du Nord, son gouvernement est renversé.

Sa popularité dans le pays n’avait d’égale que la haine que ses adversaires lui portaient. Ecarté du pouvoir en février 1955, il reviendra aux affaires comme Ministre d’Etat dans le cabinet Guy Mollet (1956) duquel il démissionnera pour protester contre la politique menée en Algérie.

Il démissionne ensuite du Parti radical puis condamne la nouvelle constitution prônée par De Gaulle. Dénonçant les conditions dans lesquelles le général de Gaulle revint au pouvoir en 1958 et opposant aux institutions de la Vème République, il perdit son siège de député en 1958. Membre de Parti Socialiste Unifié (PSU), il fut député de Grenoble (1967-1968).

En 1958, il abandonne ses mandats et se consacre à la réflexion politique.

Affaibli par la maladie, il se retira progressivement de la vie politique active mais accompagnera de ses conseils et de son soutien, parfois critique, les efforts de François Mitterrand dans sa marche à l’Elysée.

Malgré ses problèmes de santé, il œuvre encore pour la paix au Proche-Orient avant de s’éteindre le 18 octobre 1982.

 

Extraits de l’allocution prononcée par M. Pierre Bérégovoy

Ministre d’Etat, Ministre de l’Economie, des Finances et du Budget, à l’occasion de l’inauguration de la dénomination de L’Université Pierre Mendès France

Messieurs les présidents,

Monsieur le Maire,

Monsieur le Préfet,

Monsieur le Recteur,

Mesdames et Messieurs les professeurs,

C’est avec un très grand plaisir que je suis aujourd’hui parmi vous à Grenoble, au côté de Madame Mendès France et de mon ami Louis Mermaz pour honorer Pierre Mendès France.

La rencontre de Mendès France et de Grenoble ne doit rien au hasard. Mendès France voulait renouveler la vie politique, Grenoble était le creuset du renouveau. Pierre Mendès France a toujours incarné une conception exigeante de la vie politique ; il a toujours voulu pousser la démocratie jusqu’au bout, considérant qu’elle ne saurait se limiter à mettre un bulletin de vote dans l’urne tous les cinq ou tous les sept ans, mais qu’elle exigeait la participation active des citoyens aux décisions qui les concernent dans la vie quotidienne comme à celles qui retentissent sur les grandes affaires du monde ; il a toujours estimé qu’elle était incomplète si elle se bornait au champ politique et qu’elle devait s’étendre à la vie économique et sociale. Impossible disait-il que l’entreprise reste le dernier refuge de l’esprit monarchique en France.

En 1960, ce sont les mêmes préoccupations qui animent à Grenoble la réflexion d’équipes de travail composées d’étudiants, d’universitaires et de syndicalistes de toutes tendances.

Durant cette période, Grenoble, ville universitaire dans une région de technologie avancée, devient laboratoire d’idées. Elle voit naître associations et clubs qui veulent ouvrir la voie à un socialisme moderne, plus proche du terrain, plus loin des idéologies héritées du XIXème siècle déjà secouées par le mouvement qui bouleversera l’Europe de l’Est trente ans plus tard. C’est le temps des remises en cause, c’est  aussi le temps de l’utopie créatrice et de l’autogestion, rêve du futur, qui commença à devenir réalité avec la décentralisation mise en œuvre par Gaston Defferre en 1982, fidèle compagnon et ami de Pierre Mendès France.

C’est aussi le temps des débats, Pierre Mendès France sait que c’est du mouvement des idées que sortira le renouveau de la gauche. C’est donc à Grenoble qu’il entama en 1961 le tour de France dont il devait tirer « La République Moderne ». Venu à la rencontre des forces vives du pays, élus locaux, syndicalistes, étudiants, universitaires, responsables professionnels de l’industrie et de l’agriculture, il découvre les interrogations d’une France profondément affectée par l’impuissance de la IVème République et les traumatismes de la guerre d’Algérie.

Il invite ses amis à faire le même parcours, quelques semaines après lui (…) On mesure ainsi le souci de dialogue de Mendès, sa volonté de vérifier ses propres analyses avant de dégager les grandes lignes d’un renouveau politique.

(…) Enfin, c’est à Grenoble que Pierre Mendès France est élu député en 1967, pour trop peu de temps hélas, et la ville, nous le savons tous, en garde fièrement le souvenir et l’empreinte.

Pourquoi suis-je heureux à mon tour d’être à Grenoble aujourd’hui ? Parce que le débat y est source de vie démocratique. (…) Pierre Mendès France aimait à dire que la démocratie est avant tout un état d’esprit, il l’a écrit dans la République Moderne, un état d’esprit qui accepte le fracas des oppositions d’idées mais laisse aux vestiaires les querelles d’hommes et de boutiques. Sachons, les uns et les autres, retenir cette façon de démocratie dont je souhaite qu’elle inspire le débat politique. Sachons, nous opposer sans nous mépriser ; sachons échanger arguments et idées en essayant de comprendre ce que pense celui qui ne pense pas comme vous.

Parmi tous les sujets auxquels s’est intéressé Pierre Mendès France, l’université est en bonne place. Cela vient d’être rappelé. Il fut l’un des premiers responsables politiques à attirer l’attention sur l’obligation pour l’université française, comme on disait à l’époque, de s’adapter pour faire face à la croissance démographique des étudiants. Il souhaitait une transformation démocratique de l’Université et réclamait, déjà, « une autonomie (qui) permet le dialogue sur place, l’intervention directe des étudiants et leur participation directe à la gestion, en toutes matières et dans tous les domaines ». Ces propos, qui datent de juin 1968, n’ont rien perdu de leur actualité.

Grenoble, enseignement, voilà deux bonnes raisons de donner le nom de Pierre Mendès France à votre université. Il y a bien évidement une troisième : l’intérêt, je devrais dire la passion, pour toutes les questions que vous enseignez dans cette université des sciences sociales. Le professeur Quermonne se rappelle de débat qui l’opposa à Pierre Mendès France sur le référendum et les institutions de la Vème République. Il était très attentif aux travaux des sociologues qui analysaient les évolutions de la société française.

Mais son apport le plus important fut relatif aux questions économiques. Le débat qui l’opposa en 1945 à R. Pleven et finalement au général de Gaulle est connu. Il proposait d’orienter les ressources du pays vers l’investissement et non vers la consommation pour reconstruire l’appareil productif, stimuler la croissance et donc l’emploi. Dès ce moment, Pierre Mendès France  fixe sa doctrine : elle tient en peu de mots qu’il martèle toute sa vie : il est « contre la politique de facilité ».

Pierre Mendès France est conscient que la gauche jouera sa crédibilité sur ce point. Il le dit ici à Grenoble en 1966 : « la gauche ne doit pas céder à l’inflation, elle ne doit pas se résigner à la hausse des prix même avec l’arrière-pensée de la compenser par la révision des salaires, elle doit garantir la monnaie, elle doit assurer l’équilibre de la balance extérieure. Sinon, elle se condamne à l’échec et à la faillite ».

(…) Je me suis souvent interrogé pour comprendre les raisons de la méfiance suscitée en France vis-à-vis des principes énoncé par Pierre Mendès France, et dont on vante en général les bienfaits quand ils sont appliqués chez nos voisins. Cela tient, me semble-t-il, à une double confusion que nous rencontrons aujourd’hui encore.

La première confusion vint du vocabulaire : quand on parle rigueur dans la gestion, beaucoup entendent austérité. De la méthode, on passe ainsi au contenu et on agite l’épouvantail de l’austérité pour se dispenser d’une gestion rigoureuse. Bien évidemment, le résultat est le contraire de celui escompté. L’austérité est toujours le prix à payer à l’imprévoyance et à la facilité. Quand on laisse se creuser les déficits, vient le moment où il faut les combler. C’est vrai d’un budget familial, d’une entreprise, de la Sécurité Sociale comme de l’Etat. Ce qui, au prix d’un effort de rigueur autrement dit de bonne gestion eut été indolore devient alors extrêmement douloureux lorsque les décisions ont trop tardé.

Où est, en effet, l’austérité, quand en maîtrisant l’inflation et en défendant la monnaie, on garantit le pouvoir d’achat des français et la compétitivité des entreprises ? Où est l’austérité, quand on contient les déficits pour ne pas être acculé ensuite à augmenter les impôts ?

Qu’est-ce qu’une gestion rigoureuse ? C’est une politique qui se donne les moyens de s’adapter en permanence aux évolutions de la conjoncture. Le fait que nous vivions désormais en économie ouverte rend cette nécessité d’autant plus impérieuse. On le voit bien actuellement : les Etats-Unis et la Grande-Bretagne payent aujourd’hui leurs déséquilibres d’hier.

Mais la récession qu’ils connaissent entraîne un ralentissement mondial qui se répercute sur l’économie française. Du coup, certaines dépenses s’accélèrent et surtout les recettes rentrent moins bien. Ne pas s’adapter, conduirait à creuser le déficit et à grever le budget des prochaines années. On se priverait ainsi de marges d’action au moment où la croissance repartira. Voilà pourquoi, suivant l’enseignement de Mendès France, je m’attache à maîtriser le déficit par un effort d’économie qui préserve nos priorités sociales à long terme.

Pierre Mendès France m’a aussi appris qu’il ne fallait pas opposer la politique monétaire à la politique budgétaire. On ne peut pas tout demander à la politique monétaire, la Grande Bretagne en fait la triste expérience. On ne peut pas tout attendre non plus de la politique budgétaire. La dépense publique a ses exigences et ses contraintes. C’est pour cette raison que nous avons combiné la réduction du déficit, la recherche de la plus basse inflation possible et la maîtrise de l’évolution des revenus dans un esprit de justice sociale. Parce que libres du boulet l’inflation ou d’un déficit excessif, nous pouvons donner l’absolue priorité à la lutte contre le chômage, qui reste la première des inégalités.

La seconde confusion oppose la rigueur au social, une bonne gestion économique n’empêche pas de mettre en œuvre une bonne politique sociale. C’est le contraire qui s’est toujours révélé vrai. On ne construit rien de durable sans une économie solide. Les meilleures mesures sociales ne résistent pas aux inégalités qui creusent l’inflation et aux prélèvements que provoquent des déficits.

Je crois aussi que trop souvent on accuse la gestion économique d’être trop rigoureuse pour se dispenser des réformes structurelles qui bousculent les conservatismes. Pierre Mendès France aimait dire qu’avant de dépenser plus, il fallait s’attacher à dépenser mieux. C’est un point de vue que je partage. L’augmentation de la dépense publique est parfois illusoire. Si les contribuables qui sont aussi les usagers des services publics n’en voient pas la traduction concrète, elle devient alors contre productrice en entretenant un double rejet contre les prélèvements obligatoires et contre les insuffisances des services publics.

La compétition entre le recours aux services publics et l’appel au secteur privé n’est pas d’ordre monétaire. Que je sache, le système américain d’écoles privées et d’assurances sociales privées est plus coûteux que notre système public. La différence tient aux principes qui régissent l’organisation de ces services : rentabilité pour la droite quitte à prévoir un filet de sécurité pour les exclus, solidarité et égalité des chances pour les progressistes.

Tels sont les principaux enseignements que je tire personnellement de l’action et de la réflexion de Pierre Mendès France. Dans l’exercice de mes responsabilités gouvernementales je m’efforce d’être fidèle aux idées qui furent les siennes.

Comme tous ceux qui  avaient connu la grande crise des années trente, Pierre Mendès France était très attentif au chômage et aux souffrances qu’il crée. Sa doctrine dont il reconnaissait ce qu’elle devait à Lord Keynes, dont avec son ami Georges Boris il fut l’un des premiers à introduire les idées en France, n’avait d’autre but que d’y remédier. Il proposait, ce que l’on appelle aujourd’hui une politique de l’offre et il n’aurait pas désavoué la priorité qu’accorde notre Premier Ministre, Madame Edith Cresson, au développement industriel fondé sur un tissu renforcé de PME et PMI actives.

Sa démarche était la même que celle que nous menons aujourd’hui. On ne lutte efficacement contre le chômage que si l’économie crée suffisamment d’emplois. Et pour cela il faut investir donc accepter de différer un peu certaines consommations pour épargner. Au gouvernement de définir les mesures les plus adaptées. Etre rigoureux n’interdit d’être ni imaginatif, ni audacieux.

En donnant à votre université le nom de Pierre Mendès France, Monsieur le Président, vous n’honorer pas seulement un grand homme d’Etat, homme de rigueur et de conviction, vous vous engagez à faire vivre son enseignement, à transmettre aux générations d’étudiantes et d’étudiants les principes politiques, sociaux, économiques qui l’animaient. Je vous en remercie vivement sachant combien Mendès France en aurait été heureux.

Mais pour l’homme politique qu’était avant tout Pierre Mendès France, l’action n’est rien si elle ne s’accompagnait pas d’un travail inlassable d’explication. «Le premier devoir, disait-il en 1955 dans un discours à Evreux, c’est la franchise. Informer le pays, le renseigner, ne pas ruser, ne pas dissimuler la vérité ni les difficultés : ne pas éluder ou ajourner les problèmes, car dans ce cas, ils s’aggravent : les prendre en face et les exposer loyalement au pays : pour que le pays comprenne l’action du Gouvernement ».

Comme ces propos sonnent justes. Beaucoup d’incompréhension se dissipent quand l’explication est franche et directe. Il nous faut parler vrai, il nous faut parler clair. Ce n’est pas toujours facile. Entre l’optimisme excessif et le pessimisme exagéré la voie est étroite. Il n’est pas simple. Mais aurait répondu Pierre Mendès France, c’est tout l’art de gouverner.

La démocratie n’est pas synonyme de faiblesse. Elle exige autorité et détermination. Elle exige un Etat fort, conscient de ses responsabilités. L’autorité ne se décrète pas, elle s’exerce. C’est encore un enseignement de Pierre Mendès France qui aimait à dire que gouverner, c’est choisir, décider, trancher. En ces temps de troubles et d’espoir, où les idéologies faites de certitudes sont déboulonnées par le vent de l’histoire, retenons la leçon d’un homme d’Etat qui sut nous préparer au futur. Pierre Mendès France auquel François Mitterrand, en lui donnant l’accolade, le 21 Mai 1981 dans la salle des fêtes du Palais de l’Elysée, a dit ces simples mots « sans vous, rien n’aurait été possible… » Ce jour-là, l’accession de François Mitterrand à la Présidence de la République ouvrait une nouvelle page de l’histoire de France, éclairée par la pensée de Mendès France.

Grenoble, le 17 juin 1991

Extraits de l’allocution prononcée par M. Jean Louis Quermonne

Professeur à l’Institut d’Études Politiques de Grenoble à l’occasion de l’inauguration de la dénomination de l’Université Pierre Mendès France

Le bénéfice de l’âge et l’amitié du Président Pouyet me valent l’honneur, aujourd’hui de témoigner de la présence de Pierre Mendès France à Grenoble et de son attachement à la recherche scientifique et à l’université.

Trois raisons principales expliquent la rencontre de Mendès France avec Grenoble :

D’abord le lien indéfectible qui fut noué, le 22 juin 1941, sitôt son évasion de la prison de Clermont-Ferrand, lorsque d’instinct il prit un billet de chemin de fer pour la gare de Grenoble. Jean Verlhac l’a rappelé de façon émouvante lors du colloque organisé en octobre 1989 par le Département d’Histoire et par le Cercle Bernard Lazare.

Ensuite, l’identité de vue qui s’est progressivement forgée entre Pierre Mendès France et le « laboratoire d’idées » que fut Grenoble dans les années soixante. Il est naturel que les préoccupations de l’auteur de La République Moderne et du fondateur des Cahiers de la République s’accordent avec celles des artisans de la « démocratie au quotidien » qui s’inscrivaient, alors, sur le terrain dauphinois à travers l’expérience des Unions de quartier, les projections du Comité d’Expansion Économique, les activités des Groupes d’Action Municipale qui culminèrent à l’Hôtel de Ville, emportées par l’allant d’Hubert Dubedout !

Pierre Mendès France avait déjà accompagné cette longue marche à la faveur de plusieurs colloques, dont celui qui eût lieu en mars 1961 à la recherche d’une paix raisonnée en Algérie et auquel notre collègue Georges Lavau prit une part essentielle. Mais l’étape décisive de cette convergence fut celle des Rencontres Socialistes du printemps 1966, d’où devait découler l’année suivante la candidature à Grenoble de Pierre Mendès France, patronnée par quatre prix Nobel, et son élection à la députation le 12 mars 1967.

La troisième raison de la vocation grenobloise de Mendès France – et non la moindre – est la priorité donnée au cours de sa carrière d’homme d’État à la recherche scientifique et à l’enseignement supérieur. C’est elle qui nous réunit aujourd’hui.

Dès sa première déclaration d’investiture de 1953, Pierre Mendès France prit d’emblée position : « la République a besoin de savants ; leurs découvertes, le rayonnement qui s’y attache et leurs applications contribuent à la grandeur d’un pays ». Et, à peine investi, le 18 juin 1954 – cela fera demain 37 ans – il nomme Henri Longchambon, à qui Jean Zay avait confié en 1938 la création du CNRS, secrétaire d’État à la recherche, renouant ainsi avec le précédent créé en 1936 par Léon Blum.

Pendant les sept mois et les dix-sept jours de son gouvernement, Pierre Mendès France lie l’indispensable développement de la recherche à celui –indissociable – de l’enseignement supérieur. Il dégage 67 milliards qu’il affecte dans le budget de 1955 aux constructions scolaires et universitaires et prescrit la création à l’Education Nationale de 12 000 nouveaux postes.

Hors du pouvoir, le président Mendès France poursuivra son action. Non seulement, il soutient la réforme Billières, mais son activité se déploie à travers une série de colloques qui le tiennent en contact permanent avec la communauté scientifique. Et il inspire l’Association d’étude pour l’expansion de la recherche, dont André Lichnérowicz et Crémieux-Brilhac seront les principaux animateurs.

L’un de ces colloques se tient naturellement à Grenoble à l’automne 1957, à l’invitation de Louis Weil – le futur bâtisseur du domaine universitaire. Il porte sur les relations « Université-Industrie ».

Mais les plus célèbres seront les deux colloques de Caen : celui de 1956 réunit plus de 250 parlementaires, universitaires, hauts fonctionnaires, chefs d’entreprises et syndicalistes. Dans son allocution d’ouverture, Pierre Mendès France proclame l’impératif de la recherche scientifique et vulgarise l’idée de la recherche-développement.

Dix ans après, au cours de celui de 1966 – dont je conserve personnellement un souvenir très vivant – Pierre Mendès France apporte sa caution à l’adoption d’une véritable charte de l’université moderne. Or, celle-ci recommande, deux ans avant la loi Edgar Faure :

  • Des universités pluridisciplinaires et autonomes, dirigées par des présidents élus et ordonnées autour de départements d’enseignement et d’instituts de recherche ;
  • La création d’Instituts Universitaires de Technologie appelés à la fois à accueillir, sans sélection à l’entrée, la vague démographique et démocratique des bacheliers et à empêcher la nouvelle université de se trouver submergées ;
  • Une gestion contractuelle des universités qui les place en situation de partenaire, non seulement par rapport à l’Etat, mais vis-à-vis des collectivités territoriales et des entreprises.

Pierre Mendès France ajoutera, alors, de manière prémonitoire : « Notre Etat ne gouverne pas assez, mais il administre trop. Nous ne sommes ni assez planificateurs…, ni assez décentralisateurs. Si demain nos universités devenaient plus libres de orientation et de leur organisation, j’accepterais volontiers qu’elles dépendent, pour une fraction de leurs crédits, de ces autorités et de ces assemblées régionales que je souhaite voir créer depuis si longtemps ».

(…) Ainsi Pierre Mendès France nous lègue-t-il de grandes leçons. Pour établir la synthèse, les auteurs du colloque de 1989 sur « Mendès France La Morale en Politique », ont choisi de mette en exergue du livre qui en publie les Actes et qu’éditent les Presses Universitaires de Grenoble, une phrase de l’homme d’Etat dont le nom illustre désormais notre université. Cette phrase résume sa politique :

« Le devoir d’un responsable, proclamait Mendès France, ne consiste pas à louvoyer, à ménager les uns et les autres, en sacrifiant ainsi l’intérêt de la collectivité tout entière. Il existe des choix, des déterminations claires, avec la volonté de s’y tenir, dans l’opposition comme au pouvoir. Ainsi seulement mûrissent les réformes qui commandent l’avenir vers le progrès et la justice.

« Je ne crois pas, ajoutait-il, qu’il faille mentir au peuple ou biaiser avec lui, car c’est lui qui en supportera les conséquences ».

Puisse des paroles dicter notre conduite !

Grenoble, le 17 juin 1991

Pierre Mendès France en héritage

Extraits d’un article de Bertrand Le Gendre paru dans Le Monde en 01/2007

Analyse

Pierre Mendès France aurait eu cent ans le 11 janvier : c’est l’occasion de s’interroger sur l’héritage de l’ancien président du conseil (1954-1955). Héritage politique et intellectuel, spirituel aussi. Le culte dont il est l’objet est toujours vivace, comme l’a montré le colloque « Pierre Mendès France le juste », qui a réuni récemment au Sénat ses proches, des historiens et d’anciens collaborateurs. « Nous sommes tous mendésistes », leur a dit Michel Dreyfus-Schmidt, sénateur socialiste du Territoire de Belfort, en les accueillant.

Le Mendès des uns n’est pas forcément celui des autres. C’est la première famille de « PMF » qui veille aujourd’hui sur l’héritage, en insistant sur les lointaines racines familiales.

(…) Ces racines familiales ont été longuement évoquées lors du colloque au Sénat, organisé par l’Institut Pierre-Mendès-France. « PMF » était très curieux de ses ancêtres. Toute sa vie, il a collecté des documents les concernant. (…)

Parmi d’autres épisodes, ils relatent l’histoire de l’aïeul portugais du « PMF », Luiz Mendès de Franca, un marchand d’étoffes converti au catholicisme qui fût arrêté en 1683 par l’inquisition. Soumis à la question, il dut avouer qu’il n’avait pas renoncé au judaïsme, avant de livrer le nom d’une trentaine de ses proches soupçonnés du même «crime ». Réfugié en France, il mit fin à ses jours à Bordeaux, en 1964. C’est là que sa lignée fit souche sous le nom francisé de Mendès France, avant de s’établir à Paris à la fin du XIXème siècle. (…)

Un livre récent, Le « Juif » Mendès France (Calmann-Lévy, 370 p.), de l’avocat Gérard Boulanger, traite lui aussi de ce sujet et de l’antisémitisme qui fut le lot « PMF ». Pas français, le « juif Mendès » ? Cette accusation, il l’entendra souvent ; d’où sa passion pour la généalogie.

Cette accusation de ne pas être français est au cœur du procès que lui intente, en 1940, le régime de Vichy. Le chef d’inculpation est fantaisiste : désertion. Mais le tribunal militaire de Clermont-Ferrand, celui-là même qui a condamné de Gaule à mort, s’en prend à la personne du lieutenant Mendès France, ancien ministre de Blum, aux origines « impures », une nouvelle proie qu’il ne lâchera pas.

Ce procès en sorcellerie a tout de l’Inquisition, a fait observer le magistrat Denis Salas. Un procès où, d’avance, « tout acquittement est prohibé », selon l’expression de Me Georges Kiejman. Mais le descendant de Luiz de Franca sut garder la tête haute. Condamné à six ans d’emprisonnement, il s’évada et gagna Londres via le Portugal, la terre de ses ancêtres, l’honneur de son nom intact.

Auteur d’un livre minutieux sur ce procès (Un tribunal au garde-à-vous, Fayard, 2002), Me Jean-Denis Bredin a rappelé l’interminable combat que Mendès France dut mener pour obtenir la cassation de son procès, qui n’intervint qu’en avril 1954. Le 18 juin de la même année, Pierre Mendès France est investi Président du conseil. Il gouverna la France sept mois et dix-sept jours, le temps de faire la paix en Indochine et d’accorder l’autonomie interne à la Tunisie.

Pour parler de Pierre Mendès France le décolonisateur, deux de ses biographes avaient été invités : Jean Lacouture (Pierres Mendes France, Le Seuil, 1981) et Eric Roussel, auteur d’un ouvrage plus récent (Pierre Mendès France, Gallimard, 608 p.).

S’il est facile de s’accorder sur le courage et la lucidité de « PMF » dans ces moments décisifs, sa réaction au lendemain de l’insurrection algérienne du 1er novembre 1954 prête à controverse : « Les départements d’Algérie constituent une partie de la République française (…). Jamais la France (…) ne cédera sur ce principe fondamental ». Tel fut le premier mouvement du Président du Conseil.

L’historien Benjamin Stora est enclin à absoudre Mendès France de ce faux pas. La conviction que l’Algérie et la France ne faisait qu’une était très répandue à l’époque, a-t-il expliqué. Jean Lacouture en veut pour preuve les articles que le Monde publia immédiatement après l’insurrection, dans le même ton. Il n’empêche. La perspicacité légendaire de Mendès avait été prise en défaut. Si Pierre Mendès France a laissé une trace dans l’Histoire, à l’égal du général de Gaulle et de François Mitterrand, a dit Jean Daniel, ce n’est pas à l’Algérie qu’il le doit mais à sa foi dans la démocratie.

Faisant allusion à la candidature socialiste Ségolène Royal, le directeur du Nouvel Observateur s’est demandé ce qu’aurait pensé l’auteur de La République moderne (Gallimard, 1962) du débat qui s’est installé dans la campagne sur les vertus respectives de la démocratie participative et de la démocratie représentative. Pierre Mendès France, a-t-il expliqué, se faisant une haute idée de la fonction d’élu. Il voyait dans les représentants du peuple des citoyens plus réfléchis que les autres, sacralisés par l’onction du suffrage universel. A charge pour eux d’informer les électeurs de ce qu’ils comptent faire, sans leur cacher les difficultés, et de respecter leurs engagements. Dans le cas contraire, la parole doit revenir au peuple car nul n’est propriétaire de son mandat.

Ce sage principe valait pour la IVème République, laquelle le foulait aux pieds. Il vaut bien sûr pour aujourd’hui. Ce qu’il faut retenir de l’héritage de Pierre Mendès France, a dit Stéphane Hessel qui fut son collaborateur à la Présidence du Conseil, c’est la faculté à inspirer confiance au peuple. « Les jeunes d’aujourd’hui, a-t-il conclu, ne peuvent qu’être sensibles à ce message, eux qui doutent tant de leurs élus ».

L’exemple de Pierre Mendès France

 « Éthique et démocratie : l’exemple de Pierre Mendès France ». : tel était l’intitulé d’un colloque international qui a été organisé en octobre 1997 par l’Institut Pierre Mendès France, la ville de Grenoble, et l’Université qui porte son nom depuis 1991.

L’empreinte de Pierre Mendès France est encore bien présente à Grenoble, ville qui l’a élu député de l’Isère en 1967 : l’empreinte d’un homme, symbole de rigueur et de morale en politique, l’empreinte d’une pensée qui jeta les bases d’une gauche moderne.

L’Université et les universitaires ont contribué à nouer ces affinités électives existant entre Pierre Mendès France et Grenoble. Jean Louis Quermonne, professeur de droit constitutionnel et de science politique était à l’époque directeur de l’Institut d’Études Politiques (IEP) de Grenoble et c’est en universitaire qu’il rencontra Pierre Mendès France : « … d’abord à l’occasion d’un colloque organisé dans l’esprit de promouvoir la paix en Algérie, ensuite à propos de la réforme des institutions : c’était un peu mon métier, et c’était sa préoccupation, et enfin dans différents colloques consacrés à la réforme de l’université ».

Pour Jean-Louis Qermonne, observateur attentif de la vie politique, Pierre Mendès France se distinguait nettement des autres hommes politiques de l’époque ; « Pour moi, il était évident que l’avenir politique de cet homme n’en resterait pas là. La paix qu’il avait imposée en Indochine paraissait l’attester ». « Ce qui m’a frappé, dès les premières années de sa carrière politique, c’est que contrairement à tous les membres de la classes politique de la IIIème République, il avait une véritable culture économique. Il avait lu Keynes, était très marqué par le New Deal et Roosevelt, aimait expliquer, multipliait les conférences. Ce fut vraiment le premier homme d’État à intégrer une vision scientifique de l’économie. Tout cela fait qu’il ne donnait pas l‘impression d’un politicien. Ce qui le distinguait aussi, c’était la continuité de sa pensée, notamment en ce qui concerne la décolonisation, sa rigueur morale, au risque de voir se fermer son avenir politique (il a démissionné deux fois du gouvernement en 1945 et en 1956). Un autre trait de caractère de sa personnalité, c’est qu’il était viscéralement parlementaire. Il ne pouvait accepter les principes de la Ve République et tout particulièrement le fait que le chef de l’Etat ne soit responsable devant personne. Et pourtant, lorsque j’ai eu l’occasion de le voir en 1968 côte à côte avec le général de Gaulle, à l’occasion des Jeux olympiques de Grenoble, j’ai perçu comme un aimant entre eux. Les deux hommes s’estimaient l’un l’autre ».

Pierre Mendès France qui s’est toujours efforcé d’inscrire son action dans la durée, aura eu le privilège de traverser trois républiques. Il fut l’un des plus jeunes députés de la IIIème, il incarna l’ouverture pendant la IVème, et il fut le maître à penser de la gauche au début de la Vème. « Pour moi, poursuit Jean-Louis Quermone, Pierre Mendès France incarne cette exigence de rigueur financière (il est le père de la comptabilité nationale) et de la gestion que la gauche a fini par assimiler. Ouvrant la voie à la République moderne, il fut un homme d’État au sens plein du terme».

Comme l’explique Janine Chêne, « il y avait dans ce colloque l’idée que l’exemple de Pierre Mendès France, son attachement à la tradition républicaine, sa volonté de la moderniser, et son souci de lier éthique et démocratie peuvent beaucoup nous éclairer pour les problèmes qui se posent  en France et dans le monde aujourd’hui».

Claude Le Charmen (Intercours, 1997)

Pierre Mendès France vu par François Mitterrand

(…) il faudrait être bien inattentif pour croire que l’action de Pierre Mendès France fut limitée aux quelques sept mois et dix-sept jours passés de juin 1954 à février 1955 à la tête du gouvernement de la République. Un été, un automne, quelques jours. L’histoire ne fait pas ces comptes-là. Léon Blum, pour un an. Gambetta et Jaurès, pour si peu, pour jamais, pour toujours.

Cet homme qui fut brièvement mais pleinement homme de gouvernement avait pour le Parlement un respect qui ne fut pas, il faut le dire, payé de retour.

Les témoins se souviennent de la clameur qui couvrit ces propos en ce jour du 5 février 1955, alors qu’abattu par une coalition d’intérêts contraires – et sans doute s’était-il refusé à compter tous les suffrages qu’il eût pu réunir – il tentait, contre les usages, d’exposer les sentiments qui étaient les siens et l’ampleur de la tâche qui attendait son successeur.

J’ai vécu avec lui ce moment et j’entends encore son cri « le devoir interdit tout abandon ».

Tout Mendès France était dans ce double aveu : la peine qu’il ressentait à se voir privé du moyen de poursuivre la politique qu’il croyait bonne pour le pays, la conviction qu’une politique juste serait tôt ou tard reprise par d’autres après lui.

J’ai gardé jusqu’ici pour moi le récit de cette scène que nous avons été quelques-uns à partager. Dans le bureau du Chef du Gouvernement au Palais Bourbon, Pierre Mendès France, le visage dans les mains, refermé sur lui-même puis nous regardant, creusé de chagrin et laissant échapper cette plainte à mi-voix : « J’ai fait ce que j’ai pu. Que deviendra la République ? » (…)

Source : Discours de François Mitterrand, Président de la République, prononcé dans la cour d’honneur de l’Assemblée nationale, le 27 octobre 1982, à l’ occasion de l’hommage solennel à la mémoire de Pierre Mendès France. (Extraits)

 

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La structuration du monde par les normes

La structuration du monde par les normes

Définition

On parlera de structuration du monde par les normes pour désigner le fait que les normes influencent tellement nos choix les plus courants qu’elles finissent par structurer notre vie quotidienne, l’économie, les institutions, etc.

Pour illustrer notre propos nous avons trouvé la petite « perle » que voici :« […] la distance standard entre deux rails de chemin de fer aux Etats Unis est de 4 pieds et 8 pouces et demi.  Un chiffre particulièrement bizarre. Pourquoi cet écartement a-t-il été retenu ?

Parce que les chemins de fer américains ont été conçus par des ingénieurs anglais expatriés, aux mêmes dimensions qu’en Angleterre, ce qui leur permettrait d’utiliser des locomotives britanniques. Pourquoi les anglais avaient-ils bâti leurs lignes ainsi? Parce que les premiers trains furent construits par les mêmes ingénieurs qui construisent les tramways, et que cet écartement était alors utilisé. Pourquoi celui-ci et pas un autre? Parce que les industriels qui construisaient les tramways étaient les mêmes qui construisaient les chariots et qu’ils ont utilisé les mêmes méthodes et les mêmes outils.

OK, mais pourquoi les roues de chariots avaient-elles cet écartement ? Parce que  partout en Angleterre, les routes avaient des ornières; et un espacement différent aurait causé la rupture de l’essieu du chariot. Les premières grandes routes d’Angleterre, comme de toute l’Europe, ont été construites par l’Empire romain pour accélérer le déploiement de ses légions. Pourquoi les romains ont-ils retenu cette dimension ?  Parce que les premiers chariots étaient des chariots de guerre, tirés par deux chevaux. Les bêtes galopaient côte à côte et devaient être suffisamment espacées pour ne pas se gêner. Et les roues ne devaient ni se trouver dans la continuité des empreintes de sabots afin d’assurer une meilleure stabilité, ni se trouver trop écartées pour ne pas causer d’accident lors du croisement de deux chariots […].

Voici la réponse à la question. L’espacement des rails américains (rappel : 4 pieds, 8 pouces et demi) s’explique parce que deux mille ans auparavant, sur un autre continent, les chariots de guerre ont été adaptés à la dimension de l’arrière-train des chevaux.

Il y a mieux. Pour s’élever en orbite, la navette spatiale américaine a besoin de deux réservoirs additionnels fixés au réservoir principal. Les ingénieurs de la NASA auraient préféré les faire plus larges, mais ces réservoirs voyagent par train jusqu’au site de lancement. Or la ligne entre l’usine et Cap Canaveral emprunte un tunnel sous les Rocheuses. Où les réservoirs doivent pouvoir passer…

Voilà où on en est : une contrainte technique du moyen de transport le plus moderne du monde est la largeur d’un cul de cheval.»

VANDEL Philippe, « L’écartement », p. 36 à 40 de « Chemin faisant », Ed. Le serpent à plumes et Le Comité de Promotion des Transports Publics, 2001.

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De l’utilité des sciences sociales

De l’utilité des sciences sociales

 Aliocha Wald LASOWSKI, « Pensées pour le nouveau siècle », Fayard, 2008, 567 p.   (Extrait des pages 154-156)

A.W. L. : Comment voyez-vous le rôle des sciences sociales dans la mondialisation actuelle ?

  1. G. : J’ai été pendant plusieurs années expert auprès de la Commission européenne au sein d’un groupe de conseillers pour les sciences sociales. Pour moi, il était important de promouvoir au niveau européen le développement des sciences sociales et de dresser un état des lieux, c’est-à-dire un état des forces et faiblesses de l’Europe dans les différentes disciplines des sciences sociales : l’histoire, la sociologie, l’anthropologie, l’économie, la psychologie, etc. Cela me semblait nécessaire parce que ce n’est pas avec les nanotechnologies ou la biologie moléculaire qu’on va comprendre les différences qui opposent, dans l’Islam, le chiisme au sunnisme, ou l’Irak à l’Arabie Saoudite. Pour le démontrer, j’ai eu l’idée, à l’époque, de rédiger une note pour la Direction générale de la recherche auprès de la Commission européenne, sur le fait que quinze des dix-neuf terroristes des Twin Towers étaient d’Arabie Saoudite, le pays le plus étroitement allié aux Etats-Unis dans le monde islamique. Or, en préparant cette note, j’ai découvert à mon vif étonnement qu’au début du XVIII° siècle l’Arabie Saoudite n’existait pas. L’affaire avait débuté en 1742 par la rencontre de deux hommes : Mohammed Abd al-Wahhab et Mohammed ibn Saoud. C’est à partir de là que commence à naître une nouvelle société, et cela, une fois encore, par le jeu de rapports politico-religieux. Al-Wahhab était un réformateur religieux expulsé de sa confédération tribale parce qu’il prêchait une réforme rigoriste de l’islam pour en revenir aux vraies paroles du Prophète. Il condamnait les autres musulmans comme de mauvais musulmans, et prêchait contre eux le djihad. Après son expulsion, il fut accueilli par le cheikh d’une petite bourgade, Dariya, au cœur de l’Arabie. Celui-ci, Mohammed Ibn Saoud, un ambitieux, voulait soumettre les tribus voisines et les dominer. Tout le problème est que, en milieu tribal musulman, l’on ne peut pas se lancer dans une conquête sans invoquer la religion… Il lui fallait donc une légitimité religieuse, que lui apportait Abd al-Wahhab. Quand à ce dernier, il avait besoin d’une force politique et militaire, que lui procurait Ibn Saoud. C’est de cette rencontre – qui scella l’union de deux forces sociales, le religieux et le politico-militaire – qu’est né le premier État d’Arabie Saoudite qui devait, au début du XIX° siècle, conquérir La Mecque et Médine, le cœur du monde musulman.
  1. W. L. : Quelle est la situation du wahhabisme dans le contexte mondial actuel ?
  1. G. : L’histoire s’est poursuivie jusqu’à Oussama ben Laden et au-delà. Le wahhabisme, aujourd’hui la variante la plus antichrétienne, antijuive et anti-occidentale du sunnisme, était, au départ, la religion d’État de la dynastie Saoud. Elle le reste. Mais, après la Seconde Guerre mondiale, après l’échec du monde arabe devant la formation d’Israël, une partie des fidèles du wahhabisme s’est radicalisée, et le djihad n’est plus dirigé, comme au XVIII° siècle, contre les mauvais musulmans, mais désormais, contre les juifs, les chrétiens et l’Occident en général. Ce qui n’a pas empêché les Américains, lors de l’invasion de l’Afghanistan par les Russes (1979), d’armer des milliers de ressortissants d’Arabie Saoudite, parmi lesquels Oussama ben Laden, pour lutter contre les communistes. Armés par les Américains mais financés par l’Arabie Saoudite, après la défaite des Russes (1989), un grand nombre de combattants venus d’Algérie, de Tchétchénie, d’Indonésie et d’ailleurs sont restés sur place et ont créé Al-Qaïda, c’est à-dire « la base ». Quelques années plus tard, ce fut l’attentat du 11 septembre 2001.

Mais, depuis, 1938, l’Arabie Saoudite n’était plus seulement le pays qui contrôlait le centre mondial de l’islam. C’était devenu le premier producteur mondial de pétrole. On avait là le cumul de deux forces historiques : l’une qui relève de l’imaginaire (la religions islamique), l’autre de la géostratégie matérielle (le pétrole). Ma note pour la Direction de la recherche européenne concluait en montrant qu’il fallait mobiliser au moins onze sciences sociales différentes pour bien comprendre les attentats perpétrés contre les Twin Towers. Il fallait connaître le théologie islamique, l’histoire du Proche et du Moyen-Orient et de la colonisation européenne, la géopolitique, la philosophie de l’islam, etc. En revanche, la biologie moléculaire ou les nanotechnologies ne semblaient d’aucune utilité pour comprendre les contradictions et conflits dans lesquels nous allons continuer à vivre au XXI° siècle…

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Culture générale et rationalité capitaliste

Le remplacement de la culture générale par la culture d’entreprise sert la promotion de la rationalité capitaliste

De nos jours, on a tendance à aborder tous les problèmes par l’approche couts/avantages. Cette approche économique revient à privilégier la « culture d’entreprise » comme référence, et « l’efficience » comme critère de jugement et de réflexion, en lieu et place de la « culture générale » ou des « humanités », basées sur des valeurs philosophico-morales comme le beau, le bien, le vrai.

En somme on laisse délibérément de coté tout ce qui n’est pas réductible à des euros ou des dollars (le social, l’environnement), et finalement tout ce qui n’a pas de « valeur marchande ».

On oublie que l’objectif du développement économique est la satisfaction des besoins de l’homme, de tous les hommes, et non pas la, valorisation indéfinie du capital comme objectif en soi.

On oublie que la préservation de la nature est un objectif en soi, en tout cas la transmission d’une planète non dévastée aux générations futures et Snapchat.

On oublie – ou en fait semblant d’oublier – qu’en substituant la culture d’entreprise à la culture générale, on promeut la rationalité capitaliste sur le plan économique, et la démocratie de façade sur le plan politique.

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