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Article de F. Charlin sur l’esclavage à Saint-Domingue

Frédéric CHARLIN

L’exemple de l’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue, amorce d’une assimilation des colonies ?

Généralement, l’abolition de l’esclavage peut prendre deux formes : une rupture brutale par rapport à l’ordre établi (abolition immédiate) ou un processus plus ou moins long (abolition graduelle). Des mesures d’ordre politique, juridique voire économique s’imposent toujours.

L’abolition de l’esclavage colonial en France (différente de l’abolitionnisme, courant politique) englobe celle du 4 février 1794 (ou de l’an II) décrétée par la Convention, et celle du 27 avril 1848 proclamée par Schoelcher, dans un contexte révolutionnaire. Ces abolitions sont très différentes, à un double titre, historique et juridique :

historiquement, la première est appliquée très relativement et remise en cause en 1802, alors que la seconde marque la fin de l’esclavage colonial, dans la transition industrielle sucrière préfigurant d’autres exploitations;

juridiquement, l’abolition de 1794 repose sur une décision unique, sans véritable préparation ni mesures d’application, alors que celle de 1848 s’inscrit dans un processus d’émancipation du statut de l’esclave, parallèlement à la répression de la traite atlantique.

Saint-Domingue offre un beau sujet, propice aux rappels et à la réflexion, au-delà du seul problème de l’esclavage. Le titre de cette communication vise un cas spécifique, où deux abolitions se succèdent, à l’échelle locale et au niveau national. Il faut distinguer la révolte ou insurrection locale (visant la liberté civile) d’une libération décrétée par une autorité supérieure (au nom de la liberté politique et de l’égalité). Cette autorité supérieure est nationale et/ou locale, d’où la complexité des clivages : les antiesclavagistes peuvent être colonialistes (l’abolitionnisme est porté par les Jacobins au nom de l’assimilation), les indépendantistes n’étant pas forcément antiesclavagistes (des colons sont liés aux puissances anglaise et espagnole).

L’abolition de 94 a un sens particulier, car elle confirme à Saint-Domingue une première mesure locale de liberté générale. L’abolition de l’esclavage à Saint-Domingue renvoie donc aux décisions des commissaires civils d’août 93 et au célèbre décret de la Convention l’année suivante. Les événements invitent à une approche historiciste, dont le temps dépasse les seules mesures d’abolition et qui « colle » aux enjeux partagés entre la métropole et sa colonie.

Toussaint Louverture

T. Louverture

Saint-Domingue, partie occidentale d’Hispaniola, s’appelle ainsi de 1627 à son indépendance en 1804, sous le nom d’Haïti, après la victoire de Toussaint Louverture sur le corps expéditionnaire de Bonaparte. Jusqu’aux années 1680, c’est un repère de flibustiers, désarmés par l’administration française. Les premières villes apparaissent : Petit-Goâve, Port-de-Paix, Cap-Français. Le traité de Ryswick en 1697 attribue à la France le tiers occidental de l’île. Une économie de plantation est développée à partir de 1700. Saint-Domingue devient vite le premier producteur mondial de cannes à sucre. Vers 1750, la « perle des Antilles » est la principale destination de la traite via le commerce triangulaire. Le nombre total d’esclaves oscille entre 500000 et 700000, pour 30000 blancs et 50000 libres de couleur (appelés parfois « mulâtres »). Des rivalités opposent planteurs et commerçants urbains, mais aussi Blancs, libres de couleur et esclaves. La faiblesse du pouvoir métropolitain s’accentue, sur un fond de revendications et de rancoeurs, attisé par la guerre extérieure.

Avant 1789, ses produits coloniaux représentent un tiers des exportations françaises. La plantocratie contrôle l’activité économique à travers les assemblées coloniales créées sous la Révolution. Bien qu’interdite par le gouverneur, l’assemblée de Saint-Marc adopte une constitution, dissout l’armée régulière et interdit les affranchissements. Les affranchis et leurs descendants, parfois propriétaires d’esclaves, ne demandent que le respect du Code Noir (art. 57) sur l’égalité entre affranchis et sujets du roi ; le système esclavagiste n’est pas en cause. Leur révolte de décembre 90 est réprimée, comme son meneur Vincent Ogé, supplicié. La crise débute donc entre deux catégories d’hommes libres, colons blancs et libres de couleur.

I.- Les conditions d’une première abolition « locale », mesure de conservation

Le 30 juin 91, l’île apprend la nouvelle du décret du 15 mai sur l’égalité politique des citoyens, affranchis et descendants d’affranchis. Le libre de couleur devient un « citoyen », traduction moderne du « naturel français » mentionné dans le Code Noir. Mais les Blancs rejettent ces mesures, d’où le soulèvement des libres de couleur à Port-au-Prince le 7 août. Au Bois-Caïman, des centaines d’esclaves se réunissent avec Boukman, Biassou, Jean-François et sans doute Toussaint. L’insurrection éclate la nuit du 22 au 23 août 91. Des esclaves se soulèvent au nom de la Déclaration de 89 ou même du roi, accusant les colons de bloquer les mesures progressistes de Louis XVI. D’autres, les « marrons », prennent la fuite et se cachent dans les mornes haïtiennes. Ils défrichent des terres pour se nourrir, montrant une réelle capacité d’organisation.

C’est une insurrection de masse qui a pour objectif de prendre la ville du Cap. Les insurgés font fuir des colons, alors que le conflit gagne l’Ouest et le Sud de l’île, avec une victoire sur l’armée de Blanchelande au Camp des Platons (6-7 août 92). L’assemblée coloniale de Saint-Marc vote un décret proclamant l’esclavage « éternel », tandis qu’à Paris le club Massiac décrit la terreur que font régner les insurgés. La Législative envoie en novembre 91 trois commissaires civils pour rétablir l’ordre, alors que les colons rejettent tout compromis. L’île est laissée aux mains des colons, dans l’état où la trouve Sonthonax, envoyé de la nouvelle République française. Le conflit s’étend en janvier 92 à l’Ouest et au Sud, alors que la situation se complique, les deux camps armant leurs propres esclaves pour défendre leurs intérêts.

La Législative, dès juin 92, envoie des commissaires civils accompagnés cette fois de 6000 soldats, pour réprimer l’insurrection et faire appliquer le décret des 28 mars-4 avril 92 sur l’égalité politique des libres de couleur. Trois commissaires se partagent le gouvernement de l’île : Sonthonax au Nord, Polverel à l’Ouest et Ailhaud dans le Sud. Ils s’attirent l’hostilité des colons par des mesures autoritaires : renvoi du gouverneur Blanchelande favorable aux planteurs, réorganisation administrative associant les libres de couleur, dissolution de l’assemblée de Saint-Marc. Conciliants à l’égard des insurgés, ils constituent une « Légion de l’égalité de l’épiderme » mêlant soldats blancs et de couleur, avec promesse d’affranchir les esclaves marrons qui reviendraient. C’est une nouvelle alliance qui se dessine, entre les envoyés de la République, les libres de couleur et une partie des esclaves. L’Espagne fait mine de se rapprocher des esclaves, alors qu’elle négocie avec Toussaint. Méfiant et pragmatique, ce dernier s’en éloigne vite et forme sa propre armée, troquant le nom de Breda pour celui de Louverture.

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Incendie du Cap le 21 juin 1793 par J. L. Boquet

En mai 93, la Société des citoyens de couleur publie à Paris une adresse réclamant un décret d’abolition et l’accès à la propriété pour les nouveaux libres. Sur place, les colons ont pris les armes contre les commissaires, qui doivent affronter un nouvel ennemi. L’émeute éclate en décembre 92 à Port-au-Prince, puis se propage à l’Ouest, avec le ralliement des colons aux Anglais. Sonthonax reprend Port-au-Prince en avril 93, avant un soulèvement au Cap soutenu par le gouverneur Galbaud, qui s’incline devant l’assaut mené par les esclaves des mornes, récompensés par l’affranchissement. 10000 colons fuient le Cap, la première ville prise depuis 91 par les esclaves, qui demandent la liberté générale, décision portée à Sonthonax le 24 août 93. Au même moment, des chefs insurgés, liés aux Anglais ou aux Bourbons, hésitent à rejoindre Sonthonax, à l’instar des libres de couleur redoutant les conséquences d’une liberté générale.

Les commissaires, contre des menaces d’invasion étrangère, doivent réunir les forces disponibles. Le moment paraît bienvenu pour une mesure forte : Sonthonax abolit l’esclavage à l’Ouest le 27 août 93, Polverel au Nord le 29 août. La « liberté générale » est proclamée dans l’île en septembre et octobre. Cette première abolition de l’esclavage dans une colonie française doit être portée à la Convention, par la première députation de Saint-Domingue, conduite pas Jeanne Odo. Un « Drapeau de l’égalité » adopté par la Convention reprend les couleurs noire, blanche et métisse. Autre symbole : un jeu de cartes en 93, avec un Noir révolté qui remplace le valet de carreau, et un sans-culotte à la place du valet de cœur.

Dans l’immédiat, l’abolition locale de 93 relève moins d’une logique humaniste que du besoin de conserver Saint-Domingue dans une situation fragile : insurrections serviles à répétition, destruction du Cap en juin 93, menace d’un débarquement anglais (avec la complicité de colons), promesse espagnole d’affranchir les esclaves… Une telle mesure s’impose contre une perte coloniale éventuelle, l’affranchissement des esclaves pouvant les rallier à la République française. La proclamation de Sonthonax a des accents assimilationnistes : « La République française veut la liberté et l’égalité entre tous les hommes sans distinction de couleur […]. Ne croyez cependant pas que la liberté dont vous allez jouir soit un état de paresse et d’oisiveté. En France, tout le monde est libre et tout le monde travaille […]. La liberté vous fait passer du néant à l’existence, montrez-vous dignes d’elle, abjurez à jamais l’indolence comme le brigandage ; ayez le courage de vouloir être un peuple et bientôt vous égalerez les nations européennes […]. ». Les commissaires imposent l’affichage de la DDHC (art. 1er). Les anciens esclaves seront employés à la culture de la terre (art. 9), à défaut d’alternative à l’économie de plantation. Les conflits entre « propriétaires » et « cultivateurs » relèveront de la justice ordinaire (art. 24), le fouet étant absolument défendu (art. 27). Le Code Noir est donc abrogé à Saint-Domingue.

Sonthonax et Polverel nationalisent les terres abandonnées par les émigrés et confient leur gestion aux municipalités. Le partage des revenus fonciers prévoit d’en réserver un tiers aux investissements, un tiers à l’impôt et un tiers aux nouveaux cultivateurs, soumis à un régime autoritaire de travail. Pendant ce temps, les marrons réfugiés dans les mornes y exploitent de petites parcelles familiales, dans un esprit égalitaire, résistant au « caporalisme agraire » qui se met en place. L’été 93 est une période charnière pour la métropole et ses colonies. Avant même que la Convention n’apprenne leurs décisions, les deux commissaires sont mis en accusation (16 juillet). La dissolution des assemblées locales et la libération des esclaves ont heurté les colons, qui rejettent désormais l’autorité de la métropole, au Cap et à Port-au-Prince.

II.- Le contexte de l’abolition « nationale » de l’an II, marque d’assimilation

La Convention nationale n’abordera vraiment qu’en 93 la question de la traite négrière et de l’esclavage. Robespierre, réservé pendant un temps pour des raisons stratégiques, dénonce l’esclavage colonial dans son projet de déclaration des droits. Le 4 juin, une délégation de sans-culottes et d’hommes de couleur présente à la Convention une pétition pour l’abolition de l’esclavage colonial, avec un drapeau représentant les trois couleurs des colonies réconciliées. Un décret du 27 juillet 93 n’interdit que les primes à la traite, à défaut d’autre mesure. La constitution montagnarde de 93 (qui ne sera jamais appliquée) et la nouvelle déclaration des droits (affirmant un droit à l’égalité) rejettent, implicitement seulement, la traite et l’esclavage, proclamant que la « personne n’est pas une propriété aliénable » et que « la résistance à l’oppression » est une réponse légitime à la violation des droits. La République est déclarée « une et indivisible », à la différence de la Constitution de 91 qui confiait les colonies à des assemblées locales.

La députation entre à la Convention le 3 février 94… Première représentation officielle d’une colonie, elle est composée d’un Blanc (Dufay, greffier au tribunal du Cap), d’un mulâtre (Mills, huissier audiencier de l’amirauté) et d’un Noir (Belley, ancien esclave affranchi à Saint-Domingue, capitaine d’infanterie). Devant la Convention, Dufay prononce un important discours les 3 et 4 février, insistant sur le mérite des insurgés combattant pour la colonie en échange de leur liberté. Il prend la défense de l’abolition imposée par les commissaires civils, comme mesure « prudente et salutaire », justifiée par le maintien de la colonie et la sûreté des Blancs. Dufay assure les commerçants et les habitants de la stabilité à Saint-Domingue, croyant en la fidélité des 400000 nouveaux citoyens à la France contre les Anglais, qui menacent alors la Guadeloupe et la Martinique. Dufay ménage autant qu’il peut les sensibilités, par un argument repris aux abolitionnistes: la férocité des esclaves ne résulterait que de leur condition sociale. Les colonies doivent être protégées, y compris au moyen de l’abolition de leur système d’exploitation.

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Première abolition de l’esclavage en 1794 par N. A Monsiau

Ce même 4 février, la Convention (dont un tiers des députés est présent) vote l’abolition de l’esclavage dans toutes les colonies, sur proposition de Delacroix, Levasseur proposant le décret final. Delacroix rappelle à l’assemblée que par « cet acte de justice, [l’on donne] un grand exemple aux hommes de couleur esclaves dans les colonies anglaises et espagnoles. Les hommes de couleur ont voulu, comme [le peuple français], briser leurs fers […] ». La députation tricolore propose une sorte d’alliance à la Convention contre les ennemis communs, dans un esprit déjà postcolonial. Une partie de la Convention veut aligner les colonies sur les principes de la métropole, sans mentionner l’état de Saint-Domingue. La Convention n’en valide pas moins l’abolition locale de 93, décidée alors sans elle. Avant le décret définitif d’abolition, Danton en dévoile les enjeux politiques, pointant la menace anglaise sur les colonies. L’orateur s’attache au décret autant pour rallier des troupes à la République qu’au nom des droits de l’homme.

Le 16 pluviôse an II, « La Convention nationale déclare aboli l’esclavage des nègres dans toutes les colonies ; en conséquence, elle décrète que tous les hommes sans distinction de couleur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens français, et jouiront de tous les droits assurés par la constitution. Renvoie au comité de salut public pour lui faire incessamment un rapport sur les mesures à prendre pour l’exécution du présent décret ». Les mesures d’application ne verront jamais le jour, dans un contexte délicat de guerre intérieure et extérieure, propice aux calculs à court terme et à l’improvisation, source d’accusations sur les intentions de tel ou tel député.

A l’instar du Code Noir de 1685, l’abolition n’est pas appliquée de manière uniforme. Le Comité de salut public n’adopte aucune mesure concrète. Aux Mascareignes (Ile Bourbon et Ile de France), le décret se heurte à l’opposition des colons, notamment Benoît Gouly, député de l’Ile de France. La Martinique tombe aux mains des Anglais en mars 94, entraînant la chute de Sainte-Lucie. Le décret d’abolition n’est donc appliqué qu’à la Guadeloupe, en juin 94, après la victoire du corps expéditionnaire de Victor Hugues. Les nouveaux libres, enrôlés avec les sans-culottes, viennent à bout d’un ennemi numériquement supérieur. A la Guyane, où le décret arrive le 13 juin, Jeannet-Oudin contraint les anciens esclaves à travailler sur les habitations, imposant des règles sur les horaires et la rémunération. Mais le marronnage est toujours très régulier.

Saint-Domingue est confortée par l’abolition de 94, au grand dam de la plantocratie locale. Au printemps 94, Toussaint Louverture et 4000 hommes ont rejoint les forces françaises, contre Jean-François et Biassou, et contre l’armée espagnole dans le Nord et l’Est. Il contrôle également les mulâtres de Rigaud qui ont repris le Sud de l’île. Au départ des commissaires civils en juin 94, la France maîtrise le Cap, Port-de-Paix et une partie de la côte Sud. Les Anglais occupent l’Ouest et le Sud, les Espagnols restent à l’Est. La perfide Albion engage des forces importantes depuis l’été 93 : plus de 100000 hommes, marins, colons et émigrés français contre l’abolition de l’esclavage. Ils reprendront ainsi la Grenade, Saint-Vincent et Sainte-Lucie.

Globalement, le décret, même lorsqu’il est appliqué, se heurte au conservatisme local, à défaut de mesures concrètes, de compensation financière pour les colons… et d’emploi pour les esclaves. Quelle qu’en soit la motivation profonde, le décret est trop brutal pour l’ordre colonial, fondé sur l’économie de plantation assurée par les administrateurs. La colonie est une société à part entière, dont la structure sociale et de couleur est vouée à survivre, y compris dans un régime de salariat. D’où le dilemme, entre une abolition effective par renforcement de la tutelle métropolitaine, et un relâchement du lien avec la France, à l’issue incertaine. A Saint-Domingue l’autonomisme est déjà présent chez les colons, avant le tournant indépendantiste de l’insurrection. Le supplice de Robespierre marque la réaction thermidorienne, qui préfigure le Directoire et sa politique colonialiste antiesclavagiste, théorisée par Boissy d’Anglas au nom de l’assimilation. Le décret du 16 pluviôse an II reste un texte célèbre, insuffisamment appliqué, mais aussi une référence importante dans l’histoire du processus abolitionniste.

Après le départ des commissaires, Toussaint Louverture, nommé général de division par Laveaux après sa victoire contre Villatte en mars 96 (puis lieutenant gouverneur, soit au second rang dans l’île), exerce de facto le pouvoir dans l’île. Sonthonax, revenu pour une deuxième mission en 95 (comme Hédouville et Roume), y sera confronté. L’ordre local repose sur une armée forte de 30000 hommes, dont Louverture devient commandant en chef en mai 97, avant de renvoyer Sonthonax en métropole. Le Directoire essaie de reprendre le contrôle, en vain face à l’assurance du général, lequel bat les Anglais en mai 98. En février 99, il entre en guerre contre son rival, le général Rigaud, qui s’incline en août 1800. Il envahit ensuite Santo-Domingo, théoriquement française depuis le traité de Bâle. Fin 1801, après dix ans de troubles et d’invasions étrangères, le territoire est « pacifié », au sens militaire du terme.

Saint-Domingue s’octroie en juillet 1801 une constitution écrite, un corps législatif, un pouvoir judiciaire et un gouverneur général à vie. Liberté et égalité des couleurs sont au fondement de cette « indépendance-association », proposée à la France bonapartiste. Une nouvelle entité apparaît donc, entre rupture et continuité, indissociable de son maître, héros révolutionnaire formé dans les rouages d’Ancien Régime. Cette double culture de Toussaint Louverture explique tout d’abord que le système de plantation ait moins vocation à disparaître qu’à changer de direction. Les chefs militaires forment ainsi une nouvelle aristocratie terrienne sur les domaines des colons émigrés. La masse des cultivateurs ne peut qu’attendre le partage des terres, comme le montre l’affaire Moyse. L’unification finale se fera contre l’intervention française, qui à défaut d’imposer sa république, en fera naître une nouvelle.

Conclusion

Le choix des termes pour qualifier les événements n’est pas indifférent : rébellion, insurrection ou révolution… Les révolutions ne naissent pas toujours d’un acte concerté, d’où la conscience rétrospective des événements. A quoi ont abouti l’insurrection de 91, l’abolition de 93 et celle de la Convention ? A un certain déséquilibre, ou équilibre instable, à défaut de concilier l’ordre et la justice. L’histoire de l’île est marquée au fer rouge, tiraillée entre une volonté d’émancipation sociale et la réalité d’un pouvoir autoritaire, inspiré de l’ancien colonisateur. Là où les pessimistes soulignent les contradictions de Toussaint Louverture, les optimistes préfèrent y voir un projet à achever : la construction lente d’une nation haïtienne, par divers apports de population, pas exclusivement servile, comme le montre le début de l’insurrection en 91, non anti-esclavagiste par essence. Au demeurant, la contestation d’un système est une notion complexe : les esclaves ont souvent contribué, directement ou non, à leur libération, dans le système (affranchissement), en dehors du système (marronnage) ou contre lui (insurrection).

Les ingrédients du mouvement haïtien ne nourrissent pas assez la réflexion constitutionnelle. Ce qui est classique pour les nations européennes des deux derniers siècles trouve timidement sa place dans les Caraïbes. Il est difficile à l’ancienne colonie de sortir d’une transition pour s’approprier son histoire. L’héritage est accepté parfois sous bénéfice d’inventaire ; celui de Saint-Domingue est autant lié à Sonthonax qu’à Toussaint Louverture. L’île a connu en un temps resserré une politique de libération sociale sous tutelle coloniale, républicaine puis consulaire, avant sa remise en cause… qui n’aura pas le temps d’aboutir. Toutes les nuances s’y retrouvent : intégration, assimilation, association… entre l’universalisme républicain et le particularisme local, encore visible dans la politique de l’outre-mer actuelle (réformes de 2003 sur les DROM-COM) pour une meilleure « adaptation » de la loi, enjeu postcolonial.

Le particularisme n’existe qu’à l’ombre d’une autorité, même s’il s’agit d’une autorité vaincue. La décolonisation officielle donne une grille d’analyse limitée pour comprendre Haïti, dont l’identité puise sa légitimité autant dans la citoyenneté de Sonthonax (Grégoire ou Boissy d’Anglas) que dans le projet de Toussaint Louverture, non réductible au seul vivant du général. Les petits cultivateurs, résistant au caporalisme agraire, en expriment depuis longtemps la prolongation. Au milieu d’une foule de citations pompeuses, Saint-Exupéry a le mérite de la simplicité : « On ne bâtit rien sur l’esclavage, si ce n’est des révoltes d’esclaves. »

Frédéric CHARLIN
Maître de conférences à l’Université de Bourgogne